Ecologique et course à la puissance

Jeux
Environnement

Toujours plus, mais jusqu’à quand ? Depuis les premières consoles, l’industrie du jeu vidéo s’est construite autour de la promesse de nouvelles machines chaque fois plus sophistiquées, plus musclées et, fatalement, plus gourmandes. L’annonce officielle, le 8 octobre, de la sortie, fin 2020, de la PlayStation 5 a relancé ce cycle bien connu. Plusieurs sources professionnelles le confirment au Monde : on s’oriente vers un nouveau saut de puissance. Officiellement, l’industrie n’a jamais été aussi consciente des enjeux environnementaux. En marge du sommet des Nations unies pour le climat du 22 septembre, le président de Sony Interactive, Jim Ryan, a signé un texte dans lequel il s’engage pour un jeu vidéo plus écologique, aux côtés d’une vingtaine d’entreprises centrales du secteur, parmi lesquelles Microsoft, Google, Twitch ou encore Ubisoft. L’initiative, répondant au nom de Playing for the Planet, a pour objectif de réduire l’empreinte carbone du secteur.

"Cela fait plusieurs années que les grandes firmes intègrent la conscience environnementale à leur fonctionnement, en recyclant leurs produits, en plaçant des composts dans leurs cafétérias, en recourant à des navettes électriques pour les déplacements sur leurs campus, etc.", souligne Kate Edwards, présidente de l’International Game Developers Association (IGDA) de 2012 à 2017 et consultante pour l’industrie. "De ce point de vue, ils sont conscients du problème et actifs."

Chez le français Ubisoft, par exemple, les verres en plastique ont disparu, un service de responsabilité sociétale et environnementale a été créé, un séminaire vert a été organisé, le kilométrage moyen des employés et leurs déplacements à l’étranger sont monitorés, une étude sur l’impact écologique du secteur a été commanditée.

"Je me souviens qu’il y a encore dix ou quinze ans, le changement climatique était un sujet qui faisait fuir. C’est désormais une préoccupation tellement majeure que plein de jeux s’en emparent", se félicite Brian Allgeier, chargé des questions d’inclusivité au studio américain Insomniac (Marvel’s Spider-Man). "Je ne peux pas dire si nous ferons un jeu qui en parle, mais je peux vous dire que nous y sommes très sensibles", précise-t-il, énumérant toutes les petites mesures prises à leur niveau, comme éteindre les ordinateurs et le courant la nuit.

Le problème est que ces initiatives pèsent peu face au cœur d’activité de ces entreprises : la production et la création de superproductions du jeu vidéo. Pas question par exemple de renoncer au streaming, jugé stratégique en dépit des inquiétudes environnementales qu’il suscite, ni aux vastes jeux d’aventure en monde ouvert, qui assurent des revenus réguliers à l’entreprise malgré leur gourmandise énergétique. "On ne va pas vers des jeux qui consomment moins. On fait du triple A, et ça continue dans ce sens-là", regrette un cadre d’Ubisoft.

Cette contradiction est encore rarement soulevée dans les discussions actuelles. "Je n’ai pas l’impression que l’on en parle beaucoup, confirme Celia Hodent, consultante en expérience utilisateur au sein de l’industrie. Ce que l’on cherche vraiment à faire, c’est faire rêver les gens, et le jeu vidéo offre quelque chose que les autres médias ne peuvent pas. Après, la course aux triples A et aux graphismes ont un impact, mais d’autres jeux comme Minecraft ont montré que ce n’était pas la seule voie. Il faut que l’on réfléchisse à l’impact environnemental de nos productions."

"Chercher à aller vers plus de réalisme demandera toujours plus de puissance de calcul, admet avec embarras Brian Allgeier, du studio Insomniac. La beauté des jeux informatiques, c’est que c’est de la simulation. Plus nous allons vers des simulations complexes, plus cela nécessitera de la puissance informatique en plus. C’est une question délicate."

C’est tout le paradoxe de cette industrie, où la conscience environnementale balbutiante se heurte à la réalité du marché. "On est tous schizophrènes, il faut s’en rendre compte d’abord puis se soigner ensuite", résume Emmanuel Delamarre, directeur de la Plaine Images à Tourcoing, qui regroupe 135 entreprises spécialisées dans le numérique. "On ne peut pas distribuer des petits doudous dans les hôpitaux d’un côté et faire du triple A [des superproductions très énergivores] de l’autre », s’agace un cadre d’Ubisoft.

Si l’industrie peut encore assumer cette posture contradictoire, c’est parce que les études précises sur son impact sont rares. Tout juste sait-on que le marché des consoles génère à lui seul 37 millions de tonnes de gaz à effet de serre, soit environ 10 % de l’industrie du numérique, et que ce chiffre est susceptible d’exploser avec le streaming. Pour le reste, la complexité des modèles de production et le caractère de plus en plus immatériel du jeu vidéo, téléchargement, streaming, le protègent souvent des questions.

"Pour beaucoup de gens, faire un jeu mobile ou un jeu de rôle massif sur consoles, quelle différence ? Dans les deux cas, c’est du numérique pour eux, du virtuel, ils ne voient pas l’impact. Et c’est difficile de le montrer", résume Kate Edwards, de l’IGDA. D’autant que chaque situation peut se montrer différente. "On peut supposer qu’un triple A consomme plus parce que de toute façon cela nécessite plus de personnes, plus d’ordinateurs. Mais si cette énergie est renouvelable ?", s’interroge-t-elle. Or le sujet reste difficile à amener. "Même en interne, poser la question de l’impact du streaming est délicat, on ne peut pas le faire sans pincettes", reconnaît un employé d’Ubisoft, tout en admettant que s’en détourner pourrait être économiquement suicidaire.

Alors, au sein de cette industrie très technophile, certains s’en remettent à l’espoir que la solution puisse venir des ordinateurs eux-mêmes. "J’espère que l’on résoudra les problèmes de consommation d’énergie liés au jeu vidéo, avec des cartes graphiques plus efficaces", suggère ainsi Brian Allgeier. "On utilise aujourd’hui la puissance de calcul pour optimiser les jeux afin de tirer les meilleurs résultats graphiques. Pourquoi ne l’utiliserait-on pas pour faire des jeux aussi bien mais plus économes ?", s’interroge Emmanuel Delamarre. Seule certitude : si la sortie fin 2020 de la PlayStation 5 est désormais officielle, la solution environnementale, elle, n’a toujours pas de date.

Médias Sociaux et Flux RSS

Twitter icon
YouTube icon
RSS icon