À Vittel, Nestlé contrôle l’eau, la politique et les esprits

Environnement
Usine Vittel

Emmitouflé dans sa veste, Didier Thouvenin paraît indifférent au courant d’air glacial qui s’infiltre dans le hangar. Il a la révolte au cœur, et ça lui tient chaud.  "Nestlé, c’est un État dans l’État ici, dit-il de but en blanc. Si vous ne marchez pas avec eux, ils vous font caler". Cet agriculteur vosgien en sait quelque chose. En 2010, il a cherché à acheter les 11 hectares entourant le bâtiment agricole dont il est propriétaire. "Je voulais m’installer comme éleveur laitier, et les terres de mon voisin se libéraient, c’était une aubaine", précise-t-il. En tant que nouvel agriculteur, avec un projet économique bien étudié, il aurait dû être prioritaire. Mais pas à Vittel. À l’issue de négociations avec l’administration et les instances agricoles, c’est Nestlé qui a racheté les terres… tout en lui proposant de les mettre à sa disposition, gratuitement, contre la signature d’une convention dite "écologique".

Le cas n’est pas nouveau. À la fin des années 1980, chercheurs, élus locaux et industriels ont constaté un accroissement de la teneur en nitrate des eaux de Vittel. Autrement dit, une pollution agricole qui menace directement le business florissant de l’eau embouteillée. Dès 1992, Nestlé et sa jeune filiale Agrivair ont lancé un programme pour protéger les captages souterrains : il s’agissait d’acheter une majorité des terres du territoire de Vittel, et de mettre ces terres à disposition des agriculteurs s’engageant à respecter un cahier des charges "environnemental". Mis au point par des chercheurs de l’’Institut national de la recherche agronomique (Inra), le cahier des charges stipulait notamment le zéro pesticide, l’interdiction de la culture du maïs et le compostage des déjections animales. "En contrepartie du respect du cahier des charges, les agriculteurs recevaient différents soutiens matériels et financiers, à savoir des aides au changement de pratiques, des aides pour des investissements matériels, la prise en charge par Agrivair de la gestion des effluents d’élevage et l’accès aux terres agricoles dont Agrivair était devenue propriétaire pour le compte de Nestlé Waters, explique la chercheuse Florence Hellec dans une étude publiée en 2015. En quelques années, la majorité des agriculteurs du territoire ont contractualisé, ce qui a permis de réduire fortement le risque de pollution azotée".

Nestlé aurait-elle trouvé la panacée ? Interrogé par Reporterre l’an dernier, le directeur d’Agrivair ne tarissait pas d’éloges sur le programme, qui a été distingué par l’Agence de l’énergie (Ademe) et le ministère de l’Écologie : "Le secteur de Vittel est l’un des plus protégés de France en dehors des Parcs nationaux, nous expliquait Christophe Klotz. Cela fonctionne parce qu’on noue des partenariats forts avec les forces vives du territoire : les chercheurs, les agriculteurs, les associations". Aujourd’hui, d’après les chiffres de la firme, 30 exploitations seraient signataires du cahier des charges.

Mais pas Didier Thouvenin. "Nestlé, c’est une farce écologique, ils épuisent les nappes d’eau et polluaient déjà les sols dans les années 1980 et 1990 en enfouissant des bouteilles", raconte-t-il. Avec son frère, ils ont mis à jour une décharge sauvage de déchets plastiques non loin de leur ferme, qu’ils imputent à l’entreprise. "Leur seul but est de s’approprier les terres, afin d’asseoir leur domination sur le territoire". En 2015, d’après les chiffres de l’entreprise, Agrivair contrôlait, à travers ses "conventions écologiques", 10.000 hectares de territoire.

Aujourd’hui, privé des 11 hectares qui lui auraient permis de vivre de son métier, Didier Thouvenin se débrouille "tant bien que mal". Il mène ses 30 vaches ailleurs pour pâturer, moyennant une logistique lourde, et surtout, il a développé une autre activité, commerciale. "Je ne tire pas un euro de la ferme, admet-il. On n’est pas sortis morts de cette histoire, mais blessés. Et notre seul tort, c’est d’avoir voulu être agriculteur sans Nestlé".

À quelques kilomètres du hangar de M. Thouvenin, deux paysans se sont installés à Dombrot-le-Sec grâce à Nestlé. La compagnie agroalimentaire avait planté en 1992 près de 60.000 arbres, des pommiers principalement, sur une parcelle de 140 ha. Un verger connu localement pour être improductif. Férus de biodynamie, Benoît et Ghislaine Gille avaient déjà "rendus fertiles" des terres incultes. Sur proposition d’Agrivair, ils ont donc accepté de relever le défi, et sont arrivés en 2014 avec leur troupeau de moutons shropshires, une race très adaptée au pâturage des vergers. "Avec les brebis et les méthodes biodynamiques, on espérait relancer les arbres en trois ans", explique tranquillement l’agriculteur.

C’était sans compter les obstacles semés par Agrivair. "Pour épandre nos préparations et nos tisanes sur les arbres, on avait besoin d’un pulvérisateur, or le cahier des charges l’interdit, commence Benoît Gille. Nous avons dû batailler pendant près de deux ans pour pouvoir l’acheter". Idem pour le compost, que les paysans souhaitaient faire directement sur les terres : "Le cahier des charges stipule que le compostage doit être fait sur une dalle en béton, mais ça acidifie énormément le compost, dit l’éleveur. On stérilise plutôt qu’on fertilise". Et quand la noctuelle du pommier a fait son apparition invasive en 2015, décimant les fruitiers, les paysans ont pensé recourir à du biocontrôle, la bactérie Bacillus thuringiensis, autorisée en agriculture bio. "Là encore, on nous a dit non, car on doit protéger tous les papillons, poursuit M. Gille. Nous avons perdu toute la récolte".

La pilule est d’autant plus amère à avaler que certains agriculteurs ont obtenu d’Agrivair la possibilité de fertiliser avec des phosphates ou de la potasse. "Le cahier des charges ne fait pas mieux que l’agriculture conventionnelle", estime ainsi Ghislaine Gille. Cerise sur le gâteau, il leur est interdit de faire un forage sur les terres pour avoir accès à l’eau : ils doivent donc faire 10 km avec des réservoirs pour chercher le précieux liquide… que Nestlé pompe abondamment sous leurs pieds.

Mais, surtout, cinq ans après leur arrivée, le couple ne dispose toujours pas de contrat pérenne pour occuper les terres. "Nous avons une autorisation préfectorale, et c’est tout, raconte Benoît. La convention qu’on nous a proposée installe notre précarité, nous l’avons refusée". Car le directeur d’Agrivair traite directement avec chaque agriculteur, et fixe au cas par cas le contenu des conventions. Désabusés, les Gille songent à partir, mais là encore, la fin de l’aventure pourrait se révéler pénible: "Si on s’en va, on ne récupère rien, aucune indemnité de sortie, alors qu’on a investi, travaillé les terres, rendu les sols plus fertiles, relancé le verger".

Grâce à sa filiale Agrivair, Nestlé a maillé le territoire. Outre le contrôle du foncier, la compagnie multinationale génère 900 emplois directs dans l’usine d’embouteillage de Vittel, Contrexéville. C’est bien moins qu’en 1975, où l’industrie de l’eau employait 4.500 personnes. Au fur et à mesure de l’automatisation des chaînes de mise en bouteilles, le nombre de postes s’est réduit. Nestlé Waters reste malgré tout une des premières industries de la zone, et n’hésite pas à agiter le chiffon rouge des licenciements afin de faire valoir ses intérêts : "Il faut voir le territoire comme un écosystème, insistait Christophe Klotz en 2018. Si vous touchez à la première plus grande entreprise du coin, vous aurez des conséquences. Et Nestlé Waters reverse chaque année 7 millions d’euros aux collectivités locales, au nom de la surtaxe sur les eaux minérales. L’équilibre actuel est extrêmement fragile, avec la déprise agricole, la baisse démographique et peu d’emplois. Si on touche à cet équilibre, quelles pourraient être les conséquences ? " L’entreprise a ainsi estimé à 200 le nombre d’emplois menacés en cas d’arrêt des forages dans la nappe phréatique des grès du Trias inférieur (GTI). Un chiffre qui n’a, à notre connaissance, été étayé par aucune étude sérieuse.

Mais le message a été reçu cinq sur cinq par le maire de Vittel, Franck Perry : "L’usine permet de faire vivre, de nourrir 900 personnes et leur famille, nous écrit-il dans un courriel envoyé début avril. Pour notre petite commune de 5.000 habitants seulement, les ventes d’eaux minérales constituent aussi des recettes qui permettent d’entretenir l’exceptionnel patrimoine hérité de nos pères. Nous qui nous battons au quotidien pour résorber nos friches, nous ne souhaitons pas imaginer le dessein qui serait réservé à cet ensemble patrimonial hors norme dans l’hypothèse où l’usine fermerait ses portes".

Mais, ce n’est pas tout. Car il existe des liens étroits entre Nestlé et plusieurs organismes influents du territoire vitellois. L’association EcoPlaine, qui vise à " faciliter le développement économique et social du territoire de la plaine des Vosges tout en continuant de garantir la qualité des eaux souterraines" ainsi que la société AEBV (Accompagnement économique du bassin de Vittel) sont en effet gérées par un certain Bernard Pruvost, qui était jusqu’à récemment directeur "recherche et développement" pour Nestlé International. EcoPlaine collabore régulièrement avec la communauté de communes Terres d’eau, à laquelle appartient Vittel : elle a par exemple organisé un "forum économique" fin novembre 2018, pour développer les entreprises numériques.

Ce même Bernard Pruvost préside une association au rôle pivot : la Vigie de l’eau. Officiellement, cet organisme installé au cœur du parc thermal promeut l’éducation à l’environnement et la culture scientifique, comme nous l’explique Michèle Cussenot, ancienne chargée de communication à l’Inra et actuelle vice-présidente de la Vigie. Dans les vastes locaux de l’association, elle détaille des bilans d’activité foisonnants : l’institution a accueilli plus de 3.500 enfants en 2018, au cours d’ateliers sur la biodiversité, la qualité ou les économies d’eau. Dans les anciennes galeries thermales, des laboratoires pédagogiques ont été installés : sur chaque paillasse, une petite bouteille en plastique pour mener les expériences. Il y a aussi un "bar à eau", où les visiteurs peuvent déguster différents liquides embouteillés aux quatre coins de la planète, dont la gamme "locale" de Nestlé : Hépar, Contrex et Vittel. L’association a aussi réalisé des expositions, dont une sur les "eaux souterraines à protéger", en réussissant au passage la prouesse de ne pas parler du déficit de la nappe vitelloise. "Nous n’avons pas à nous positionner sur ce qui relève de choix politiques", dit Mme Cussenot.

Mais la Vigie de l’eau ne fait pas qu’œuvre pédagogique. De 2010 à 2016, elle a embauché un certain Jean-Louis Croville afin de mener l’animation de la commission locale de l’eau (CLE). La CLE réunit 45 membres : élus, associatifs, industriels, services de l’État, avec l’objectif de remédier au déficit chronique et inquiétant de la nappe souterraine. Or, M. Croville a été "responsable ressources eaux" chez Nestlé pendant dix ans. Cerise sur le gâteau, de 2013 à fin 2016, la présidente de la CLE n’était autre que Claudie Pruvost, conseillère générale… et épouse de Bernard Pruvost. Pendant cette période, la CLE a préparé des décisions importantes, en faveur de Nestlé Waters et au détriment des populations locales.

Fin 2016, aiguillé par Vosges Nature Environnement, le responsable local d’Anticor a signalé une possible prise illégale d’intérêts au tribunal d’Épinal. Une enquête préliminaire visant les époux Pruvost a été ouverte dans la foulée, et Claudie Pruvost a démissionné de son poste de présidente de la CLE. La Vigie de l’eau s’est retirée également de la commission. Mme Cussenot indique que l’association "n’a jamais participé à la gouvernance de la CLE", et qu’elle n’était donc pas en mesure de prendre "position sur le fond de cette question. Nous sommes des médiateurs et apportons des informations, validées par les scientifiques". Du côté de Nestlé Waters, Christophe Klotz, le directeur d’Agrivair, réfutait l’accusation de conflit d’intérêts quand nous l’avons interrogé l’an dernier. Malgré tout, l’enquête se poursuit, reprise en main par le parquet de Nancy, et transmise également à l’Agence française anticorruption.

Michèle Cussenot dément d’ailleurs toute collusion avec l’entreprise transnationale. "Nestlé a participé aux travaux de rénovation des locaux, dont ils étaient propriétaires par le passé, mais c’est tout, assure-t-elle. Nous réalisons parfois des actions pour Nestlé, comme prestataires, mais ce ne sont pas des subventions". Quant aux liens éventuels des bénévoles de la Vigie avec la compagnie suisse, elle n’y voit rien d’anormal, car "ici, beaucoup de monde a travaillé de près ou de loin à Nestlé".

"La vie politique et économique est régie par un microcosme, un entre-soi qui décide de tout, et qui est lié d’une manière ou d’une autre à l’industrie de l’eau, affirme Jean-Pierre Fournier, élu d’opposition au conseil municipal de Contrexéville. Historiquement, il n’y a jamais eu de culture de la contestation ici". C’est ce qu’il appelle la "culture Poncelet", du nom du sénateur vosgien Christian Poncelet, ancien président du Palais du Luxembourg et ministre, qui a régenté le développement local pendant plusieurs décennies. « Il fallait être gentil avec M. Poncelet pour avoir une subvention, raconte M. Fournier. Les notables locaux sont restés dans cet état d’esprit, sans regard critique". Nestlé a remplacé Poncelet, mais le résultat demeure le même. L’an dernier, le député et ancien maire de Vittel Jean-Jacques Gauthier a ainsi posé une question au gouvernement afin de modifier le statut réglementaire de l’eau : "Il conviendrait donc de modifier le statut de l’eau pour protéger cette ressource et la considérer comme une dette alimentaire », plutôt que comme un bien commun. En 2005, l’ex-PDG de Nestlé, l’Autrichien Peter Brabeck, affirmait, dans le documentaire We Feed the World, que "l’eau est une denrée alimentaire et que, comme toute denrée, elle a une valeur marchande".

Peter Brabeck a activement participé à la création du Water Resources Group (WRG), une organisation à mi-chemin entre le lobby et l’organisation de développement ayant pour but de promouvoir les partenariats public-privé dans le secteur de l’eau. Outre Nestlé, le WRG comprend Coca-Cola ou PepsiCo, les géants de l’industrie de l’eau en bouteille, ainsi que la Société financière internationale (SFI), organisation membre du Groupe de la Banque mondiale. La Direction du développement et de la coopération (DDC) suisse est également membre du WRG. "Le système Nestlé, qui mêle accaparement des terres et de la ressource en eau, contrôle de la vie locale et lobbying auprès des politiques, se répète à travers le monde", constate Franklin Frederick, militant brésilien résident en Suisse, qui s’est longtemps battu contre la multinationale. "Au niveau local et national, il existe des liens étroits entre élus et Nestlé, conclut Bernard Schmidt, de l’association Oiseaux et nature. Tout est verrouillé politiquement, il est donc très difficile de s’opposer à la multinationale". Malgré tout, l’opposition à Nestlé grandit et s’enracine dans les terres d’eau de Vittel.
À quand le contrôle de l'air ?

En vidéo ci-dessous --> le porte parole de l'association "Vittel des eaux et débats" nous explique le systéme Nestlé.

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